Au nom du père
Père y es-tu ? M’entends-tu ? Que fais-tu ?
Ce week-end, mon père a fait un malaise cardiaque… Je l’ai appris par téléphone comme souvent on apprend ce genre de nouvelles. Cette annonce m’a laissé sans voix… mais surtout SANS ÉMOTIONS.
J’avais décidé de n’en piper mot aux copines : par pudeur comme toujours mais aussi et surtout parce que cette absence de ressentis me glace et que j’en ai même carrément honte.
À peine franchi le pas de la porte du café Moktar, je vois 5 paires d’yeux me scruter. C’est chiant les bonnes copines, un simple coup d’œil et elles savent déjà que quelque chose vous bouffe.
Elles ne vont pas me lâcher, c’est sûr alors tel un automate à la voix neutre j’annonce :
« Mon père a fait un infarctus… il est tiré d’affaire. Les résultats sont encourageants. Pas besoin de pontage juste d’un traitement médicamenteux. Voilà. »
- Alors pourquoi cette tronche, il est pas mort, il ne va pas subir d’opérations… Faut positiver ! Ah, je sais… en fait tu voulais hériter c’est ça ? balance Dora qui tente l’électrochoc.
- Par tous les Saints Dora, rien n’est décidément sacré pour toi !
- Ecoute Cathy, à chacun sa façon de survivre aux mauvaises nouvelles. Okay, je fais de l’humour noir mais on sait toutes que Jill est toujours sensible à un bon trait d’esprit. Pas vrai ma Jill ?
- Rien, je n’ai RIEN ressenti, nada, niente, pas de peine, je n’ai pas même versé une larme. Il s’est opéré une rupture affective sans que je l’ai cherché. Je suis devenue un de ces humains TEFLON : ceux sur qui rien n’accroche, rien n’a de prise.
- Moi, lâche Camille en reniflant, j’aurais tellement de choses à lui dire à mon père… et pourtant dès que je suis en sa présence j’ai la boule dans la gorge et les larmes qui montent. Il m’a appris à ne pas pleurer. Alors je me tais. Je crois bien que je le hais autant que je l’aime.
-Et bien moi j’ai grandi avec l’impression que je ne l’intéressais pas… De là à déduire que je n’étais pas intéressante d’une manière générale, le pas a été vite franchi. Mon Dieu, faites que ma fille ne ressente jamais cette absence d’étincelles dans les yeux de son papa… lâche Cathy en se signant.
- Pour ma part, you know, j’ai compris que mon père n’était pas le monstre que je croyais. Il pensait sincèrement bien faire en me poussant à toujours mieux. Je garde la conviction qu’il ne m’aime ni ne m’aimera jamais telle que je suis. Obtenir de la reconnaissance de sa part, c’est se fondre dans son moule. Alors j’ai pris de la distance… and fuck my daddy.
- Bien, si par hasard l’une d’entre vous a eu une relation épanouissante à un moment précis avec son père, une anecdote qui ne pousse pas au suicide, un p’tit truc encourageant… renchérit notre Valli nationale, je suis preneuse. Moi qui n’ai jamais vu mon père, même pas en photo et bien je pense envisager dorénavant ma psychothérapie sous un autre angle : me réjouir de ce manque et non plus fantasmer sur ce père absent.
- Moi les filles, dit Dora radieuse. Moi je n’ai rien à dire de mal sur mon père. C’est même le seul homme que je n’ai jamais aimé…
C’est tout con mais à ce moment-là, ça nous a fait du bien à toutes d’entendre ça. Ben oui un peu de baume au cœur, ça encourage et surtout ça réconcilie avec la vie.
Nos amoureux devenus nos maris deviendront ou sont devenus des papas… Et si dans quelques dizaines d’années nos filles étaient ravies de leur père respectif, ça serait vraiment chouette, non?
Valli une fois de plus nous arrache à nos pensées :
- « Venant de toi Dora, c’est étonnant. Je pensais que tu détestais tous les hommes… Pourquoi tu les utilises comme des Kleenex alors ?
- Mon père a eu la bonne idée de mourir avant que je ne me lasse de lui…
Voilà pourquoi je pratique systématiquement la rupture amoureuse préventive pour me détacher avant d’aimer… C’est le seul vaccin que j’ai trouvé.
À ce moment-là, Moktar le patron de notre café fétiche prend une chaise et s’installe à notre table. Ce n’est pas dans ses habitudes.
De sa voix qui embaume la fleur d’oranger, il nous dit :
- Les gazelles, chaque lundi, je vois arriver un bouquet de fleurs dans mon café : comme les jeunes disent « des super nanas ». Une chose est sûre les miss vos pères comme vos mères vous ont donné ce qu’ils ont pu et cru faire de mieux pour vous.
Moi je n’ai pas eu la chance d’avoir une bonne éducation et malgré tout je remercie chaque jour mon père et ma mère de m’avoir fait qui je suis. Vous êtes de belles personnes, et vos parents vous ont transmis les bons bagages pour voyager dans la vie : regretter, vivre dans la peine, imaginer ce qui aurait pu être, c’est passer à côté de ce qui est. Comme dit le proverbe arabe : « Vise toujours la Lune, même si tu rates, tu atterriras parmi les étoiles. »
La vie est belle, parce qu’elle est la vie.





